Outrance

Le Loup et l'agneau, RP-P-1941-497

Je pourrais écrire un roman noir cet été. Je commencerais par quelques meurtres totalement barbares – injustifiables, d’une violence abasourdissante, sans humanité aucune -pour attirer l’attention du lecteur fasciné par le morbide et le cruel. Puis je raconterais une vengeance sans frein. Dans le Deutéronome, Dieu se réserve de l’exercer. Dans la réalité, les hommes s’arrogent ce droit en son nom.

Dans mon roman, la loi du Talion « tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure », serait vue par la plupart des justiciers (religieux rigoristes) comme un timide principe de proportionnalité.

D’autres alerteraient sur l’éternel cycle de vendetta que cette loi déclenche. L’un d’entre eux – et je montrerais par la suite qu’il utilise la vengeance pour masquer ses propres turpitudes – proposerait de tuer aussi les fils et tous les descendants ou ascendants ou ayant un lien de parenté, même lointain, avec les meurtriers, pour que nul témoin ne demeure. Mais ce faisant, les autres s’exclameraient « les pères ne seront pas mis à mort pour les fils et les fils ne seront pas mis à mort pour les pères : chacun sera mis à mort pour son propre péché. » Lui dirait que tous ceux qui n’ont pas empêché la barbarie de se produire – quels qu’aient été leurs moyens et leur degré de connaissance- ont commis le péché tout autant que les criminels endurcis. Car « si ce n’est toi, c’est donc ton frère. ». Les justiciers, ayant la raison du plus fort pour la leur, se rendrait à cet argument : « on me l’a dit, il faut que je me venge ».

Là-dessus, un déluge de feu et de sang, sans autre forme de procès, tomberait sur quelques centaines de km2 de la planète, endommageant toutes les terres agricoles, les hôpitaux, les universités, avec la volonté délibérée que plus rien ne demeure.

A ce stade, un bombardement systématique même d’une petite bande de terre ne passerait pas pour anodin. Il faut que je trouve une raison pour expliquer que nul n’intervienne, ou très peu. L’avidité peut-être ? Des terres convoitées ? Un équilibre économique ? Des accords de libre-échange ou militaires ? Il y aurait quand même quelques condamnations, quelques humanitaires sacrifiés, pour que mon roman ne montre pas seulement de la noirceur et qu’il soit pimenté d’un peu d’espoir – même ténu – pour le lecteur. Il faut qu’il tienne jusqu’au dénouement.

Quoique ce serait sans doute outrancier comme roman. Et on pourrait croire que je compare mes criminels de départ à des agneaux. Loin de moi cette idée, je décrirais de leur part un comportement si monstrueux que les loups en rougiraient de honte à la comparaison. Mais les agneaux sont peut-être ici leur grand-tante, l’arrière arrière arrière petit-fils d’un cousin éloigné, un journaliste peut-être, qui, en passant, leur a parlé, le bébé qui tête encore sa mère, un enfant affamé qui aujourd’hui meurt de faim.

Et les loups, de tous côtés, les dévorent.

Ce serait sans doute outrancier, je ne vois pas vraiment comment l’écrire. Tout le monde n’a pas la plume ensanglantée de Mo Hayder, glaçante, oppressante et pourtant capable de vous emmener là où vous ne voulez pas aller : en enfer.

               Non, je ne suis pas Mo Hayder et l’idée qui m’a traversée l’esprit – prétexter une vengeance pour faire d’une bande de terre un enfer, en massacrer ou évacuer tous les habitants, pour ensuite en faire une riviera pour milliardaire, lui aurait paru trop outrancière.

Quel psychopathe vulgaire pourrait imaginer cela? 

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