ROUGE

C’était ton premier été dans cette maisonnette avec jardin. Tu n’en revenais toujours pas d’avoir trouvé cet endroit si près de paris et pourtant si … bucolique ? Tu n’avais pas trouvé de termes adéquats, mais tu aimais aux premières heures du jour te balader parmi les arbustes et les fleurs dont tu découvrais les noms et les odeurs.
Et un matin, tu as touché une fleur à nulle autre pareille.
C’était un geste impulsif.
Tu avais voulu caresser du doigt sa couleur pourpre jouant avec le rubis en son centre, les arabesques sensuelles de sa corolle et ce duvet jaune orangé, crête dressée sur le velours de sépales charnus. Tu n’as fait qu’effleurer la surface de ses pétales avec la pulpe de ton index. Cela a suffi pour ressentir une étrange vibration jusqu’à ta colonne vertébrale et imaginer un instant toucher des lèvres d’une douceur infinie.
Tu aurais pu rester là, à contempler cette flamme au cœur de braise des heures durant, essayant de saisir de tes sens la faim qu’elle semblait tout à la fois créer et combler. Mais tandis que tu t’obstinais à ignorer les premières gouttes de pluie, l’ampleur soudaine de l’averse doucha ta transe hypnotique. Tu es rentrée de ton jardin mouillée de la tête au pied, habillée d’odeurs et de bruits.

Dehors, les arbres ruisselaient sous le pépiement des oiseaux et tu t’es frotté les yeux pour mieux les voir derrière ta fenêtre. Le souvenir de la fleur a aussitôt décuplé sa présence et l’a imposée à tous tes sens amplifiés. Son parfum, ses volutes, c’étaient des mots qui dansaient dans ta tête. Tu n’aurais pu les dire au risque de les faner, tandis que tu sentais leur musique enfler en toi. Étourdie et légère, tu entendais l’ample respiration du monde occuper entièrement le temps et l’espace d’un instant infini.
Mais feu-follet de ton cœur de paille, en un soupir celui-ci était déjà passé.
À réaliser sa perte, tu t’es sentie à l’étroit dans ton enveloppe de chair.
À réinvestir les limites de ton corps, tu te découvrais spoliée, inquiète de ne plus posséder ce que tu n’avais même pas compris. Mais ça avait été à toi pendant quelques pensées folles, ça avait été « toi », ça c’était épanoui en toi.
Tout avait fui.
Il ne te restait à la place qu’un manque abyssal à perdre l’équilibre et tu mesurais amèrement la distance à pouvoir appréhender l’éternité. La fleur, ton souffle, le jour, la nuit, aucun nom désormais, ou tous, n’exprimeraient l’importance de ce que tu venais de laisser échapper. Toute la journée, tu as cherché à rattraper ce rêve. Puis en te couchant, tu as espéré qu’un autre songe le chasse.

Le lendemain, c’est une autre qui s’est réveillée dans ton lit.
Cette femme a ouvert les yeux sur un monde incandescent, où toutes les choses jouaient une symphonie de rouges au détriment des autres couleurs. Un nuancier à larges gammes d’écarlate, de cerise, rubis, brique, vermillon, bordeaux violacé, prune, pourpre, paprika, grenat, corail, terre de Sienne brûlée, se déployait dans un décor digne d’une apocalypse. Assise sur tes draps cramoisis, elle a constaté avec stupéfaction l’hémorragie qui gagnait tes murs et tes meubles. Impossible de savoir si cela était dû à des vaisseaux éclatés dans les yeux, le miroir te regardait avec les siens et tu n’arrivais à y voir que le carmin de tes iris.
Sur ta table de chevet, l’encre d’un livre ouvert, pareille à du sang oxydé, se détachait sur le rose d’une page anémiée.
Tu te sentais cliniquement détachée de tout cela. La femme a mesuré sa température : pas de fièvre. Elle s’est mise à reproduire tes gestes matinaux, faire ce que tu aurais sans doute fait. N’était-elle pas toi, après tout ? Ce que tu as fugitivement pensé. Elle a poursuivi machinalement à enchaîner tes habitudes comme si de rien n’était. Bien que son verre d’eau matinal teinté d’hémoglobine te rebutât, au moment où elle l’a avalé, tu as senti que le goût en était resté identique. Quand elle a ouvert le frigo, tu as perçu son hésitation. Comment savoir si les quartiers d’ananas étaient encore bons ? Elle a renoncé.
Puis vous êtes allées dans ton bureau, elle a ouvert ton ordinateur. La présentation préparée pour la réunion de l’après-midi te parut étrangement peu familière. Il était difficile désormais de comprendre les choix de couleurs et sans doute, tout aussi difficile d’en motiver les raisons. Elle a poussé un soupir résigné et rédigé un message pour annuler la réunion, se sentant trop indisposée et craignant une maladie contagieuse.
Tu n’étais pas si sûre d’être malade, ni que cela vaille la peine d’aller consulter un médecin. Rien n’indiquait que tu étais en danger et si tout avait la même couleur, tu avais l’impression de mieux voir et de te sentir plus en forme que d’habitude. Tu te sentais assez anormalement gaie, d’ailleurs : l’autre exagérait. En réalité, il était inexact de dire que tu ne distinguais plus qu’une couleur ; tu avais l’impression de percevoir infiniment plus de nuances qu’auparavant. Seulement, cela allait être compliqué d’expliquer ta nouvelle vision du monde.
Littéralement

Toutes ses pensées te traversaient tandis qu’elle reportait sine die la réunion et insistait auprès de ton généraliste habituel pour le voir dans la journée. La consultation d’Internet s’étant révélée aussi anxiogène qu’à l’usuel, elle supputait déjà une maladie rare et incurable.
Le chemin jusqu’au cabinet du médecin fût particulièrement déconcertant. Sous un ciel rouge apocalyptique, vous croisiez des ombres aux contours humanoïdes constituées de filaments intriqués vermeils et incarnats.
Certains se regroupaient en caillots de rouille sombre pulsants d’une couleur malsaine, d’autres flamboyaient et s’entortillaient en entrelacs plus ou moins gracieux. Il n’y avait plus de couleurs de peau, de cheveux, ou d’yeux, mais des enveloppes d’un rose transparent en mouvement. Ces sacs d’épidermes peinaient à contenir des ramifications complexes évoquant tour à tour aussi bien d’affreux gribouillis que des calligraphies somptueuses. Votre corps sursautait brusquement quand les lignes s’apparentaient trop à des nids de serpents prêts à mordre. Quelques exclamations au passage à propos de santé mentale vous avertirent de surveiller vos réactions.
Ce que vous ressentiez ressortait d’une vision et de perceptions au-delà du spectre visible par les yeux ordinaires. Mais vous étiez toujours la même, bien qu’un peu partagée entre peur et exaltation.
Heureusement, l’heure d’attente habituelle chez ton généraliste te serait propice à la réflexion. La secrétaire – du moins ce qui était à son emplacement habituel – t’a accueillie en exprimant la plus parfaite indifférence. Elle t’a indiqué où patienter du bout d’un filament de fraise écrasée. Aucune remarque sur tes iris que tu croyais devenus rouges. C’était son job, non, de ne rien dire, quel que soit l’état des patients ?
Puis il y a eu l’enfant pour te distraire.
Cette petite pelote cramoisie a déboulé entre tes jambes en poursuivant un jouet imaginaire. Il déposait des traces brillantes d’un rhume probablement contagieux en laissant traîner ses manches mouchoirs sur toutes les surfaces possibles tandis que sa mère – nuance saumon sombre -consultait son portable. Un temps tu as espéré que tes yeux flamboyants le tiendraient à distance … mais non. Si tu n’arrivais pas à lui faire peur, Il était fort probable que tu fusses seule à croire tes yeux ensanglantés, comme le reste, d’ailleurs.
Qu’est-ce que tu faisais là ?
Les patients du docteur ne l’étaient guère et tu voyais des pelotes de fils écarlates se nouer chez certains comme des mains qui se croiseraient nerveusement. Petit à petit, durant cette longue attente, tu apprenais à distinguer les schémas dessinés par les entrelacs. Il te semblait lire un langage qui racontait les maladies, les désirs, les espoirs, les colères, les frustrations, les peurs et tous les sentiments des gens. Ils te devenaient transparents, codifiés en entier dans les brins qui se nouaient et se dénouaient entre eux.
Non, ce n’était pas toi qui étais malade. En fait, jamais tu ne t’étais sentie aussi bien. Cela ne rimait à rien d’attendre là que quelqu’un te dise quel était ton mal : être différente n’est pas une maladie.

Tu t’es levée pour partir et l’autre a repris le contrôle. Tu te sentais étrangère dans ton propre corps, sans pour autant en être totalement dissociée. Toutes tes actions semblaient se produire en deux temps et tu en ratais un sur deux.
Vous avez dévalé l’escalier pour fuir cet endroit. Ce n’était pas ta décision, mais tu ne t’y es pas opposée. Il y avait quelque chose de satisfaisant à la sentir choisir pour toi. Dehors, le ciel flamboyait d’un incendie de nuages écarlates. Vous vous êtes assises pour les regarder. Tu les avais toujours aimés. Ce qui était en toi le savait et te montrait des choses que tu n’avais jamais vues, jamais comprises. Désormais tu regardais les arbres avec plus d’acuité, tu voyais comment ils étaient reliés les uns aux autres. La solitude des hommes repliés sur leurs propres angoisses, leurs désirs ou leurs frustrations, tranchait d’un rouge sombre.
Le temps s’est démesurément allongé jusqu’à cesser d’exister.
La femme s’est levée du banc au crépuscule achevé, d’un mouvement fluide et souple. Sa démarche en cette nuit d’été semblait aussi souple qu’un roseau oscillant légèrement au vent. En ouvrant le portillon du jardin, l’impatience la gagnait, elle avait déjà du mal à garder l’équilibre, tant son corps lui semblait fourmiller de mille attentes.
Il n’y avait plus de fleurs pourpres à l’endroit initial, mais la place laissée vide permettait de s’allonger.

Les yeux rivés sur les étoiles, elle a senti ses radicelles s’extraire de ses membres, fouiller la terre, s’y ancrer. La sensation n’avait rien de désagréable. En se diluant, elle rejoignait les autres et ils l’accueillaient de bruissements innombrables, comme jamais elle n’avait été accueillie parmi les hommes. Elle savait tout d’eux, ils savaient tout d’elle et rien de tout cela n’avait d’importance, hormis que la colère, la frustration, la déception, la solitude, avaient cessé d’exister.
Tu aurais été heureuse de savoir que les fleurs pourpres ont poussé tout l’été cette année-là et les suivantes aussi. Aucune canicule ni tempête n’en est venue à bout.
Puis la maisonnette et son jardin ont été vendus à un promoteur qui a construit un immeuble de luxe, avec des appartements dits de prestige et des jardins sur les rooftop.
Aucune fleur pourpre n’a plus jamais poussé à cet endroit.