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l’âme en peine

Je t’écrivais des lettres manuscrites depuis plus d’un an quand tout s’est arrêté.

Je t’envoyais par la poste des libellules, des caravelles, des arbres en fleurs, des anges à la viole, des roses de Saadi, des animaux de papier, des papillons, tout un inventaire à la Prévert pour te faire sentir plus légère. Au début, tu me répondais par quelques sms, un appel parfois, et ça me faisait toujours chaud au cœur, car tu avais l’extrême élégance des âmes lumineuses, dont nul ne peut ignorer la délicatesse et la douceur de l’attention. Même blessée, même souffrante, tes mots étaient toujours des caresses pour les autres et j’espérais que les miens pourraient être un peu du baume que tu leur prêtais.

Puis tes réponses se sont espacées ; ton épuisement avalait tes mots, mais je savais que tu étais là, de l’autre côté, et je t’écrivais aussi bien dans ma tête que sur le papier. Combien de lettres ai-je commencées les nuits où je ne dormais pas ? Combien de textes ai-je amorcés sur mon portable, puis laissés inachevés, pour te donner toujours la primeur du jaillissement du stylo-plume, avec ses erreurs mais aussi l’impératif de penser toute la trame pour qu’elle ne s’effiloche pas, parce que je ne pouvais pas revenir en arrière une fois l’encre posée ? Je ne sais pas. Peu importe. Au fond, pour celles que j’arrivais à écrire jusqu’au bout, ces lettres étaient ma lanterne de papier ou le fil d’Ariane que je tissais pour m’imaginer t’aider à déjouer le minotaure, le tigre en cage que tu me disais assommer à coups de marteau morphinique. Et je m’imaginais plus habile qu’Orphée pour déjouer les enfers et t’extraire de la souffrance ou de la somnolence, quand tu naviguais entre ces deux Charybde et Scylla.

Ne crois pas que je ne savais pas à quoi m’en tenir. Je n’ai pas fait grand-chose. On se raconte des histoires pour enjoliver la réalité. Mais quel mal y a-t-il à essayer de rendre les choses plus belles pour ceux qui en ont besoin et qui vous ont touché par leur grâce ? J’essayais d’attraper un peu de beauté au filet de mes mots et de te l’envoyer comme la caresse d’une aile de papillon. Une chose éphémère dont la fragile splendeur ouvre l’une des portes vers le « tout ». Tu disais d’ailleurs que « les portes d’entrée au tout sont nombreuses heureusement et ce qui compte c’est de pouvoir s’y retrouver ». Je ne sais pas vraiment ce qu’est le tout, pas plus aujourd’hui qu’hier. Mais je sais qu’il existe un endroit où nos âmes se sont unies et confondues, parfois. Présentée par mon mari, je t’ai reconnue au premier jour de notre rencontre comme une amie qui nous serait fidèle, te connaissant à peine, et cela ne s’est jamais démenti.

Dans mes dernières lettres, j’utilisais l’encre japonaise Kuzu, collection Manyo de Sailor. Je m’accroche à un détail quand je sens le poing se refermer dans ma poitrine, me faisant presque perler des larmes de douleur, car je ne veux pas pleurer. Penser à toi m’a toujours rendue légère, pas question de perdre cette joie que tu m’as donnée. L’encre, je l’avais choisie en Suisse parce que sa couleur spéciale t’évoquait. Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire. Comme nous n’avons pas eu l’occasion d’être à côté de toi au dernier souffle.

Pourtant, longtemps, tu imaginais un peut-être où nous pourrions fêter ensemble « la belle et bonne vie ». Rien n’était promis, mais c’était quand même peut-être… être.

Jusqu’à ce que, en ce début d’année 2026, les signes de toi s’effacent et que le silence de l’autre côté effraie mes lettres.

Tu es morte le vendredi 13 février 2026.

À la Saint-Valentin.

Le mercredi d’avant, ta mère, avec infiniment de gentillesse, de délicatesse et de douceur, malgré ce qu’elle endurait de dévastation, t’a lu un texte écrit pour toi la veille, où nous te disions que nous t’aimions, notre amie. Elle te l’a soufflé à l’oreille et je veux croire qu’à cet instant tu nous as sentis présents, là, tendrement, avec toi.

Ce qui reste de ton corps est dans la terre. Avec tes proches, nous y avons vu le cercueil déposé mercredi dernier. Et même si de l’autre côté il n’y a plus que le silence, j’entends encore ton âme respirer en moi, comme en tous ceux que tu as inspirés par ta lumière. Pour que la belle et bonne vie gagne sur les ombres, je continuerai à écrire pour toi, en dépit de tout. Pour qu’il n’y ait peut-être pas de fin à l’être, tant que nous nous souvenons. Et bien que je ne sache pas prier, je prie pour que ma mémoire te préserve intacte dans la force de ton sourire.

Il y aura toujours une place pour toi dans notre vie.

Aujourd’hui, comme hier, je signe encore « ton amie », dans la joie et dans la peine aussi.

A I.C.

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