Demain, peut-être

31 décembre 2025

J’ai les yeux verts fougères, des yeux de forêt et d’humus avec la tache des feuilles d’automne au milieu, ou le pelage d’un renard. Ils changent selon la lumière. Mes sœurs disaient : des yeux caca d’oie. C’est là le genre de mots que mes sœurs aimaient me donner. A force, j’ai cessé de les entendre. Je sais maintenant qu’on appelle cela des yeux noisette, ou hazel, des yeux verts avec de l’ambre au milieu, des yeux qui ont attrapé la trace d’un écureuil roux au milieu des roseaux d’une rivière. J’aime bien l’idée. Ce qui était hier déprécié aujourd’hui me semble une chance, même si mes yeux sont fatigués et que des veinules rouges commencent à y ramper. Ils sont toujours une porte sur la forêt en moi depuis tant de saisons, avec ses arbres qui tendent leurs branches vers le ciel en prières à la vie et ses sources et ses rochers et ses cascades. Parfois je me réfugie à l’intérieur et c’est une forêt où les contes bruissent ans cesse à mon oreille, portés par le vent qui joue à fragmenter des éclats de soleil en pluie sur les feuillages. Je n’ai jamais cessé de m’y inventer des histoires, que ce soit pour m’endormir, pour égayer un long trajet, pour rompre l’ennui de lieux, de personnes ou de discussions qui ne m’intéressaient pas et pour imaginer autre chose que ce que je voyais ou entendais.

Cette forêt est dans mes veines et il faut vraiment des choses étranges ou belles pour m’en détacher, des âmes brillantes qui battent des ailes, des architectures en dentelles, des rires ou des histoires à perdre haleine, et la tendresse ou la complicité de ceux qui aiment partager aussi bien leur vie que leur imaginaire. J’ai certainement mon lot de moments sans relief, d’échanges sans aménité, de passages qui ne mènent nulle part. Mais j’ai toujours un endroit en moi où aller, où reposer mon âme meurtrie aux pierres moussues et douces des grottes accueillantes. Je viens des comtés de la vouivre et je crois qu’elle a embrassé mon front au berceau, je me souviens de mes rêves et je peux en inventer, même si je n’ai ni escarboucle ni couronne pour les en parer.

Elle aussi venait de là-bas, même si elle n’y est pas née. Elle s’est éveillée au soleil à l’ombre d’une vieille cité impériale du Maghreb, proche de ce Moyen Atlas abritant quelques forêts de cèdres et de chênes verts que je ne connais pas. Sont-elles semblables à celles qui me hantent ? Je n’en suis pas sûre, pas plus que je ne sais si elle appréciait l’ombre de mes forêts de feuillus, ou les aulnes qui saignent mesurent le temps qui nous reste avec leurs doigts crochus. L’aulne fait le bois des gibets, mais aussi les racines de Venise, cette étrange forêt renversée où l’on rêve pouvoir atteindre le ciel dans un mélange de bois, de terre et d’eau. Aimait-elle les vieux chênes sacrés des druides et des sorcières, les charmes des mages et des Celtes ? En Fra,nche-Comté on trouve de quoi faire le bois des sorts protecteurs, mais on y trouvera aussi les forêts de résineux et les sorbiers des anciens rites, les sapins, les épicéas…

Il y a tant de légendes que le vent murmure dans les feuilles, je n’imagine pas vivre loin des arbres ; je suis forêt à m’en perdre et j’ai toujours besoin d’un tronc où poser ma main de temps en temps pour retrouver le langage du monde. Elle, il me semble qu’elle n’en avait pas besoin à sa façon de partir toujours plus vers le sud, où ses yeux s’accordaient mieux avec le bleu du ciel. Jusqu’à l’Égypte, un pays constitué principalement de désert. Fuyait-elle en ce voyage trop de souvenirs étriqués lui laissant peu de place pour grandir et devenir ce qu’elle était ? Au fil du temps les souvenirs se perdent ou se ravivent, elle est revenue dans la ville où sont morts ses parents et y est morte à son tour il y a quatre ans. Je n’ai pas pleuré à son décès, nous marchions sur des chemins qui s’étaient peu croisés et si j’avais ressenti quelque peine, cela ressemblait à l’engourdissement d’un membre fatigué, où on ne sait plus vraiment de quel mouvement vient le fait que les muscles tirent et sont douloureux. J’avais déjà perdu mon père et ma tante n’était plus qu’un souvenir de lui qui n’avait jamais eu beaucoup de substance en dehors de sa présence et quelques rencontres en ma prime enfance.

Je sais pourtant qu’elle écrivait, aussi. Cela aurait pu faire naître entre nous une certaine complicité, si l’une ou l’autre s’était prêtée au jeu. Nos égos ne l’ont pas permis, sans doute. Elle disait suivre des ateliers d’écriture prenant l’air de qui fait de la haute couture avec la trame de ses mots, et moi je me sentais charbonnier en sueur récoltant mes branches de chênes, de hêtre, de châtaigner et de charme dans ma forêt intérieure, puis les allumant aux braises mal éteintes de mes ébauches de papier, pour créer un charbon dont je rêvais qu’il propulse la locomotive de mes histoires vers d’autres cieux. Autant dire que nous n’usions pas des mêmes termes pour parler des lettres. Il n’y a jamais eu de longue discussion ou de correspondance entre nous, même si j’ai dû figurer une fois ou deux et collectivement au bas d’une carte postale au titre d’un baiser à ne pas oublier de donner aux enfants. Pourtant, ce n’était pas la différence d’âge qui nous tenait éloignées. C’était l’absence de curiosité. Je ne saurais d’ailleurs dire si nous avions des points communs. Je n’ai jamais cherché à connaître ma tante, je n’en avais aucune envie et réciproquement. Quelle mouche me pique à présent de m’interroger à son propos ? C’est l’effet des fins d’années, il me vient des questions que je m’étonne n’avoir jamais posées quand il n’y a plus personne pour y répondre.

               Tout finit par disparaître. En conquérante de l’inutile, je recherche quelques restes d’autres regards sur un passé qui s’en va avant de le perdre définitivement. Des morceaux d’une mosaïque photographique qui ne seraient pas usés d’avoir été trop exposées au soleil jusqu’à perdre toutes couleurs et qui présenteraient des angles inconnus jusqu’alors. Je ne peux pas fouiller la terre de mes ancêtres et je n’ai nul besoin de dresser un arbre des morts qu’on dit généalogique sur lequel faire pendre des noms ou des dates qui ne me diront rien. Je voudrais pourtant avoir quelques échos de vie de ceux qui furent autrement plus intéressants que de dire, ils sont nés là, ils ont vécu ici, ils ont aimé untel, ils ont enfanté celui-ci ou celle-là, puis ils sont morts. Écrire, c’est peut-être une façon plus vivante, même dans la fiction, de laisser une trace photographique de son esprit pour qui s’y intéresse. Je ne veux surtout pas dire que les personnages ressemblent à leur auteur ou qu’on peut partir en quête de lui à travers eux. Mais je ne crois pas que l’écriture, qui reste un acte très intime, soit dissociée de l’écrivain, quelques soient les procédés de forme que l’on tente d’appliquer. Je me dis qu’en lisant entre les lignes, il y a peut-être des motifs personnels qui reviennent et qui sauraient dessiner le sentiment des ombres ou révéler quelque lumière sur ce qui les a nourris.

Ainsi en ce dernier jour de l’année 2025, me voilà à chercher les titres des livres de ma tante, en ayant déclenché par hasard une ancienne vidéo de mon fils au piano et en m’interrogeant sur la musique mélancolique qui accompagne mes recherches. Elles furent assez rapides. J’ai trouvé quatre livres toujours vendus aux éditions Decitre — compte d’auteur vraisemblablement qui ne sera plus jamais rétribué. Combien de livres fantômes aux auteurs trop décédés naviguent encore sans gouvernail sur les mers des sites d’autoédition ? En tout cas, cela n’empêche pas de les aborder par une commande en ligne, mais j’hésite encore. Aux titres et aux phrases brèves d’introduction, je me découvre guettée par le découragement qui saisit toujours les ambitions naïves quand elles se découvrent telles. La lectrice en moi se rebelle au choix imposé. Mais ce ne sont là que des couvertures à ouvrir et je savais avant même de commencer combien l’entreprise était futile, dérisoire. Nécessaire uniquement si je tenais à son accomplissement. Alors, oui je le ferai. Pour chercher à retrouver une mémoire qui n’est pas la mienne, mais que je m’imagine quelque part, devoir impérativement croiser. Je ne sais si cela se fera aux carrefours d’Hécate à la lune levé. Ou pas du tout.

La forêt en moi bruisse, aux lisières lointaines, les cerfs ont brâmé.

Oui, je le ferai. Je lirai ses livres.

Je le ferai.

Demain, peut-être.

Ou une autre année.